Pour une fois, je propose une note qui n'est pas de moi. Boudiou, le flemmard !

Je reprends une lettre parue dans la page Courrier de Libération du mardi 09 novembre 2004. Son auteur, Sébatien Fouéré, décrit à merveille comme j'aurai aimé le faire le portrait d'une Amérique que je connais. Une « Americana » que comme lui j'ai apprécié et détesté tout en m'en sentant radicalement différent. Merci Sébastien !

Un courrier qui recoupe un peu à sa manière la note  d'hier d'Anastomoses et de bien d'autres posts sur les USA d'aujourd'hui.

A lire aussi, dans un genre un peu différent mais… le blog de lulu's life in cornland .

Eté 1983, 17 ans, entre bac et fac, mes parents m'envoient trois mois aux Etats-Unis, dans une famille d'accueil, près de New York. Famille adorable, accueil charmant, un samedi, à l'aéroport de Syracuse.

 

Maison, installation, sieste, réveil quelques heures après pour le dîner. Arrivé à table, le père me propose de dire grace (le bénédicité). Je rigole, pensant à une farce pour déstabiliser le p'tit nouveau et leur disant que ça ne m'est pas arrivé depuis l'école. Le père, tout en componction, s'assied et fait comme Charles Ingalls dans la petite prison dans la prairie. Dans la vraie vie je le sais ingénieur à l'usine IBM du coin, mais, là, c'est un bûcheron en chemise à carreaux. Mon oreille intérieure rejoue «Seigneur, bénissez ce repas, ceux qui l'ont préparé...» en sous titre de la scène. On mange du squash (de la courge), je raconte ma vie, ma famille, mon bac, mon groupe de rock, Toulouse que je quitte, Paris que je ne connais pas encore bien. La maman revient sur mes prétentions artistiques et s'enquiert : «Ton groupe, il n'est pas sataniste, n'est-ce pas ?» Je la rassure, tout en me disant: bon là mon gars, tu es pour trois mois chez des sbires de Falwell (leader de la Moral Majority, mouvement sur lequel glosait déjà l'Europe en ces temps reaganiens), va falloir t'adapter !

 

Le programme du lendemain achève de m'en convaincre : sunday school, préparation de pancakes et brownies destinés à financer la conférence d'un grand scientifique («He's got a PhD you know») «créationniste» (c'est-à-dire opposé à la théorie de l'évolution des espèces), accrochage de rubans rouges dans les arbres de tous les jardins pour montrer que la community est contre l'avortement...

 

Mes soupçons confirmés, je m'adaptai donc (ils étaient tous comme ça dans la community, pas la peine de lutter) et passai un été... merveilleux. Ces gens étaient d'une grande générosité, et leur pays plein de soleil, de forêts, de lacs, de chutes du Niagara, d'opossums, de tortues et de ratons laveurs. On y mangeait non pas bien ­ un peu toujours la même chose ­ mais beaucoup (seule fois de ma vie où j'ai réussi à prendre du poids) et, à 17 ans, il faut croire que je privilégiais la quantité. Surtout, ils me laissèrent passer mes dimanches hors de l'église où ils priaient pour le salut de mon âme.

 

Fallait bien : en m'avouant agnostique (s'adapter d'accord mais pas se trahir) je devins en une seconde un damné potentiel. Qu'ils se mirent en devoir de faire échapper aux flammes. Il faut dire qu'à ce motif d'inquiétude s'en ajoutait un autre, non moins vif : j'étais ravi de vivre dans un pays où quatre ministres étaient communistes et le reste du gouvernement, socialiste. Le Sakharov qu'ils pensaient accueillir se révélait un suppôt de Brejnev !

 

C'est le dimanche, pendant qu'ils me sauvaient, que je me suis fait mon seul ami. Le seul de la community qui n'allait pas à la messe : Stephen S., le fils du vendeur de la station-essence, détesté des autres ados car trop «goody two shoes», premier de la classe, en particulier en français (ce fut son prétexte pour m'approcher). Les autres étaient des copains. Plus ou moins drôles avec leurs blagues plus ou moins connes: «Are you French, d'you eat quiche ?» «Yes, I do» «So you're no real man 'coz real men don't eat quiche». Ugh ugh ugh ! Mais Steve était cool et rigolo et pas si «goody two shoes» que ça. Pas à un aveu près, il m'a expliqué que s'il n'allait pas à l'église c'est parce qu'il y était le seul noir avec son père et qu'on le lui faisait sentir. Il détestait moins les moqueries hypocrites des autres ados sur son côté bon élève (tu parles : c'est sa couleur qui les excitait) que la condescendance souriante de leurs parents. Surtout quand celle-ci s'exerçait vis-à-vis de son père.

 

Le dernier mois de mes vacances, Brejnev, justement, a descendu un 747 de Korean Airlines. J'appris ce jour-là le mot retaliation (1), car c'est ce que tous voulaient que Reagan fît : retaliate. Oui, mais comment ? s'interrogeaient-ils : nuclear, non-nuclear ? Heureusement Ronnie fut intelligent et se contenta de déclarations patriotiques et de montrage de dents. Faut dire que, depuis, on sait qu'il était vraiment espion, le 747, et qu'à l'époque, équilibre stratégique oblige, une retaliation sur l'URSS aurait amputé le système solaire de son plus bleu fleuron.

 

 

Pourquoi je raconte tout ça ? Simplement pour donner un aperçu vécu de l'Amérique qui a gagné la semaine dernière. Celle des communities. Ces god-fearing americans qui croient, comme Oussama ben Laden, que ce qui est écrit dans le Livre est à prendre comme tel, sans exégèse, car ce que Dieu a écrit ou inspiré, l'homme ne saurait l'interpréter. Pas des affreux, pas des méchants. Des gens plutôt aimables et altruistes, mais des gens dont la peur du monde extérieur, du monde différent n'a d'égale que le credo prosélyte. Des gens qui ont maintenant, à ne plus savoir qu'en faire, les moyens de leurs ambitions.

 

 

Sébastien Fouéré

 

 

(1) Représailles, vengeance.

Tintin en Amérique.

ET TOUJOURS.
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