florence_et_hussein8

Aujourd’hui, c’est la journée mondiale contre le racisme.
Celle-ci succède (ou précède) à la journée contre le sida, contre l’oppression, pour la liberté de la presse, la journée mondiale des femmes, celle des droits de l’enfant, la journée sans voiture, la journée des secrétaires, la journée de la lutte contre la pauvreté, la journée du travail pour ceux qu'en ont, la journée de la nature ou de ce qu'il en reste, et sans doute beaucoup que j’ignore ou qui restent à créer.

Notre calendrier comportant 365 jours, nous nous approchons lentement mais sûrement du jour ou chaque jour de l’année sera la journée de ceci ou de cela. Il faudra peut être même envisager un jour de changer le calendrier pour que toutes les « journées de » tiennent dans une année civile. Il y aura la journée du changement de calendrier !

Mais quelle bonne surprise chaque matin de se lever en apprenant qu’aujourd’hui c’est la journée de la friteuse, ou la journée sans poil à gratter !!! Du coup, au cas ou j’aurai eu une hésitation, je sais quoi en faire de ma journée ! Même pas besoin de me creuser la tête ! Avec un peu de mauvaise foi, je peux même par exemple envoyer paître les femmes quand c’est la journée des ratons laveurs, les enfants quand c’est la journée sans sucreries, et les rations alimentaires sans sucre pour ratons laveurs quand c’est la journée de la femme ou des enfants. Siiii, j'ai droit.

Autre avantage certain : je n’ai plus à me poser de questions pour savoir ce qui est préoccupant dans notre monde, je n’ai qu’à suivre les directives de la « journée du jour »… avec ou sans tabac, avec ou sans trou dans la couche d’ozone, avec ou sans aide aux victimes du tsunami… Le jour de la francophonie je n’enverrai des mails qu’en Français à mes correspondants étrangers, parce que… parce qu'on me l'a dit. Un point c’est tout.

Il est bien et bon qu’on nous dise ainsi que nous devons veiller à notre comportement, nos idées, concernant notre approche de tel ou tel problème, insuffisance, manque, désordre, maladie, etc… Car c’est bien connu, c’est nous qu’on est à l’origine des problèmes, c’est nous qu’on a qu’à l’avoir la positive attitude, c’est nous qu’on fait rien qu’à freiner les initiatives justes et bonnes de nos deux pieds… Ces journées sont là pour nous le rappeler.

Pas de causes historiques, économiques, sociales, culturelles, psychologiques qui expliqueraient sous un autre angle pourquoi et comment nous en sommes arrivés là : à faire une vie de merde aux femmes, aux pas blancs, aux enfants, aux pauvres, à la nature, aux langues vivantes… Et éventuellement à proposer des réponses et des actions concrètes.

Ou plutôt celles-ci s’effacent derrière le mea culpa que nous devons faire : nous nous conduisons mal, et ça c’est pas bien ! Salauds de consommateurs que nous sommes, et en plus on ne consomme pas assez !

Nous voilà sommés de venir nous expliquer sur notre comportement, si possible à coup de SMS surtaxé devant des émissions télé qui mettent en spectacle les reclus de notre monde : les chômeurs, les malades mentaux, les handicapés, les pauvres, les nouveaux esclaves, les prostituées, les sans-logis, les malades… Comme si ceux là étaient là parce que c’est ainsi, et pi’ voilà.

Pleurez dans votre chaumière, craignez pour votre sort, compatissez... sinon vous n'êtes que de beaux salauds.

L’appel à la charité, à not’ bon cœur (le votre si possible) messieurs dames ! Dépêchez-vous avant qu’il n’y en ait plus (mais il y en aura encore), ne se limite plus à notre porte monnaie, mais il s’adresse surtout à notre sens de la culpabilité. Celui qui nous fait détourner le regard quand on passe devant un Sdf sans lui filer quoi que ce soit (j’ai le droit sauf si c’est la journée !).

Et pour l’essentiel, il s’arrête là.

Car une journée c’est court, et le lendemain est consacré à une autre. Il faudrait que tout cela se règle en une journée à chaque fois, car les bonnes causes, et notre bonne conscience ne saurait patienter plus longtemps. Vite, vite...

Les causes ne manquent pas, elles débordent même au fur et à mesure ou nous prenons conscience de la façon dont vit notre monde. Le malheur paraît il ne connaît pas de limites, et il vaut mieux pour nous que nous en soyons persuadés. Et que nous ne soyons là que comme des rustines, sans savoir, ni pouvoir. Sans moyen d’action collectif et durable, sans pouvoir sur les règles du jeu, paraît il. Que voulez-vous, c'est la concurrence, la guerre économique mondiale, la lutte pour la survie. Alors autant nous renvoyer sans cesse à notre responsabilité individuelle.

Et vous, monsieur, madame, avez-vous donné pour le tsunami ?

Avez-vous contribué au téléthon ?

Avez-vous acheté un brumisateur à votre grand-mère ?

Avez-vous acheté des fleurs à votre secrétaire ?

Et fait un chèque aux resto du cœur ?

Ca suffira bien, car il n’est pas question n’est ce pas, de remettre en cause les facteurs et les enjeux qui nous conduisent à ces nécessaires journées.

Si vous ne l’avez pas fait, si votre contribution se monte à zéro, vraiment, c’est que vous n’êtes pas solidaire, que vous n’avez pas de cœur… Ne vous étonnez pas un jour si vous êtes chômeur, si votre couple se casse la gueule, si les résultats scolaires de vos enfants ne sont pas à la hauteur (mais à la hauteur de quoi ?), si vous chopez un cancer ou un alzheimer…
Bien fit pour vous !
Ce sera bien la vengeance divine, la providence, ou la juste loi du marché qui vous signifiera sous ces nouveaux dehors que vous vous êtes mal conduit, car il y a toujours plus pauvre et plus malheureux que vous. Sachez que l’égoïsme des uns ne peut pas être celui de tout le monde, sinon ou irait le monde.
Mais vers un monde de fonctionnaires pardi, ces parasites du système (mais lequel ?) ! Un monde d'assistés. Tout cela –que ça soit bien compris, à défaut d’être clairement dit – ce sera de votre faute.

Vous l’aurez bien cherché !

Alors ayez peur de toutes ces journées de ceci ou de cela, car il se pourrait bien qu’un jour une de ces journées soit la votre. Et donnez pour conjurer le mauvais sort, mais pas plus. Le reste, ça ne vous regarde pas.

Et voici d’ailleurs ma modeste contribution, pour tout ceux qui ne se sentent pas bien quand ils ne grattent pas un Euro au fond de leur poche pour la journée du jour.

Ca n’a qu’une valeur d’exemple, mais elle peut aussi se retourner contre ceux qui –de haut- nous somment d’être exemplaires en toutes circonstances.

Rapport du PNUD 1998 :

Les 225 plus grosses fortunes du monde représentent le revenu annuel des 47% d’individus les plus pauvres de la population mondiale.

Les 3 personnes les plus riches du monde possèdent une fortune supérieure au PIB total des 48 pays en voie de développement les plus pauvres.

Dépenses annuelles en milliards de dollars :

Education pour tous : 6

Achat de cosmétiques aux USA : 8

Accès à l’eau et l’assainissement pour tous : 9

Achat de crèmes glacées en Europe : 11

Soins de gynécologie et d’obstétrique pour toutes les femmes : 12

Consommation de parfums en Europe et aux USA : 12

Satisfaction des besoins nutritionnels et sanitaires de base : 13

Achats d’aliments pour animaux en Europe et aux USA : 17

Budget loisir des entreprises Japonaises : 35

Consommation de cigarettes en Europe : 50

Achats de boissons alcoolisées en Europe : 105

Consommation de stupéfiants dans le monde : 400

Dépenses militaires dans le monde : 780

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Philippe Découflé / Morceaux Choisis
Photo : Critical Dance