Il faut se replacer dans le contexte.
A l'époque (années 70) la Bd, et encore plus les hebdos, c'était Tintin, Spirou, Pif Gadget... L'ambiance Catholique boy-scout (ou Communiste, d'une certaine façon c'est pareil), et des lois permettant une censure efficace faisaient que dans ces journaux, il n'était pas question de gros mots (d'ou les bulles avec des têtes de mort, des éclairs...), de nus, ou de ce qui était considéré comme "déviant". Et parfois le "déviant" c'était vraiment pas grand chose : Franquin gommait le revolver dans la main d'un méchant, Hubinon réécrivait complètement une aventure de Buck Danny au milieu de l'histoire parce que ça se passait en Corée avec des Russes et que c'était mal vu par les autorités, etc, etc...

Et puis des journaux comme Pilote, puis ensuite Metal Hurlant sont arrivés, et ont commencé à ruer dans les brancards. Chez Spirou, ça roupillait dur... Les anciens étaient morts (Tillieux, Jijé), ou ne produisaient plus grand-chose (Franquin), et tout un tas de dessinateurs avachis transformaient ce journal en bouillie molassonne, sans odeur ni saveur... A part quelques uns, mon journal d'enfance se transformait en triste collection de Bd insipides.
Alors sont arrivés Les Innommables, alias Yann et Conrad.
Imaginez deux petits merdeux de jeunots, qui sortaient de leur Marseille lointain pour envahir la célèbre rédaction Lagaffesque sise chez nos amis belges de Marcinelle. Et en plus les voilà qui squattent les hauts de pages du journal -avec la bénédiction du rédac' chef- pour se foutre ouvertement de la gueule des dessinateurs sans vie, sans âme, sans énergie du journal. Tout y passe, Yoko Tsuno, les Schtroumpfs, Les Tuniques Bleues... Yann et Conrad ravalent tout le journal au décaphilarant.
En moins de 2 parutions ils deviennent à la fois les terreurs Maoïstes de Spirou, et la coqueluche des lecteurs qui se roulent par terre de rire en lisant leurs gags, tout en découvrant ce qui leur a toujours été caché : la vraie vie secrète de la rédaction de Spirou. Certains dessinateurs croqués à pleine dents le prennent même très mal et produisent des droits de réponse qui ne font que les enfoncer un peu plus. Mais trop c'est trop, à la fin on demandera aux deux sales gosses de laisser tomber et de passer à autre chose. Ce sera la naissance de leur série Les Innommables.

Ca a l'air de rien, mais à l'époque c'est nouveau. A l'époque Coluche déclenche des polémiques monstres juste parce qu'il a dit "prout" à la radio, ou parce qu'il joue un sketch de flic alcolo. La vie sociale à l'époque c'est une sorte de monde idéal pour Christine Boutin, c'est l'ordre juste cher à Ségolène d'Arc. La peine de mort existe encore. VGE est le Sarkozy de l'époque. Les "blousons noirs" remplacent les "rappeurs". Il ne fait déjà pas bon vivre en banlieue comme toujours. On s'emmerde à 100 sous de l'heure, et internet n'existe même pas pour écrire des posts sans grand intérêts comme celui-là.
Alors Yann et Conrad dans le Spirou essouflé des finissantes années '70, c'est un peu comme le punk qui vient coller sa raclée à tous les Genesis et autres groupe baba cool de l'époque. Un gros taquet salvateur !

Ensuite Yann et Conrad vont faire leurs propres BD, avec ce sens du décalage innénarable, mais surtout avec un talent graphique et une capacité à réinventer les codes de la Bd classique vraiment unique.
Dans la 1ère aventure des Innommables, dans le Hong Kong des années 50, la brume plane sur Repulse Bay et sur une vedette garde côte de sa royale majesté naviguant près de la côte. On lit les commentaires des officiers qu'on ne voit pas encore, ils traitent les Chinois (et communistes) de barbares, qu'ils sentent mauvais, qu'heureusement la Navy saura mater ces enragés et les envoyer croupir dans quelques mines de sel, etc, etc... On s'approche du bateau jusqu'à enfin voir les 2 officiers racistes : ce sont 2 asiatiques en uniforme de la royal navy en train de siroter une tasse de thé, plus british que les british.
Yann et Conrad ont aussi réalisé une parodie de Bob Morane, ou (entre autres) Bob et Bill -son acolyte Ecossais- sont un couple homosexuel, et ou la mère de Bob Morane tente coûte que coûte de manipuler son monde pour marier son fils et obtenir un héritier...

Une monographie reprend aujourd'hui tout le trajet de ces deux fous furieux que sont Yann et Conrad, qui sont venus à la fois tirer la chasse d'eau et apporter un grand vent d'air frais sur une Bd qui rouillait sur pied. Sans eux et quelques autres il n'y aurait pas eu tout ce renouveau du genre, dont on voit encore les effets aujourd'hui.
Si vous ne connaissez pas Yann et Conrad, laissez tomber la monographie (c'est bon pour les fans) et lisez plutôt la série Les Innommables. Vous y découvrirez non seulement un humour merveilleusement sauvage et débile, mais aussi une vraie histoire et une restitution à la fois fidèle et totalement imaginaire de ce que pouvait être le Hong Kong pendant la guerre froide, entre Coloniaux, Communistes Révolutionnaires et Triades Chinoises.
Yann et Conrad ont comme modèle le Docteur Folamour de Kubrick, vous retrouverez dans leur Bd non seulement un équivalent en talent graphique et en scénario. Mais aussi le même côté à la fois crédible, et à la fois risible et terrifiant.

conradshukumei