Cette chose là, c'était même une chose que moi, je ne savais pas... de moi.

On mène sa petite vie, y a des moments ou ça rigole, d'autres ou ça rigole pas. Alors on apprend, on se colle des rustines et des sparadraps, on réduit les fractures, on se trouve des cannes et des béquilles, et par dessus tout on se débrouille pour que tout soit un tantinet présentable à la face de nos congénères humanoïdes.
Pour rien au monde, il ne faudrait se les aliéner ceux-là, qu'ils aient peur de nous et qu'ils nous fuient. Et même si on les hait parfois pour ce qu'ils nous obligent à faire pour rester présentables, tenir la porte et dire bonjour à la dame, et bien on le fait quand même plutôt que de se retrouver tout seul.
On évite de hurler des imprécations dans la rue, d'insulter nos voisins, d'éclater en pleurs ou en rires sardoniques à la moindre contrariété, de rappeler à tout bout de champ les saloperies qu'on a eu à endurer ou celles qu'on a fait subir.

Et puis un jour, allez savoir, y a eu comme un grand raz-le-bol LVNien. Un grand "marre de tout et de tous". La fameuse goutte d'eau qui fait déborder la vase. Ce n'est pas l'endroit ici pour que je raconte par le menu les centaines de choses que vous ne savez pas de moi, mais qui m'ont conduit à ce grand moment de pétage de fusibles.
Il a suffit d'un grain de sel supplémentaire, d'une fois de trop-plein. De l'une de ces fois ou on se recolle autant de rustines que possible, ramasse ses petites affaires, dit au-revoir et continuer son chemin tout seul. Sauf que ça n'a pas marché cette fois là.
Va donc savoir... C'était peut être parce que je m'étais dit, "Ayé, cette fois, pour moi la vie va commencer" comme le chantait un célèbre franco-belgo-suisse-bientôt-monégasque : pour moi la vie va commencer, en revenant dans ce pays, là ou le soleil et le vent, là ou mes amis mes parents, avaient gardé mon coeur d'enfant, etc, etc. Et bin ça avait pas commencé du tout. Une vraie panade !
Ce à quoi je ne m'attendais pas, c'était à cet effet Tchernobyl. C'était pourtant pas la première fois. J'avais plus 15 ans. Mais pourtant, tout s'est mis à partir en vrac à toute vitesse, une vraie réaction thermonucléaire en chaîne, un champs de mines, la théorie des dominos en live.

En moins de temps qu'il n'en faut pour m'en apercevoir, toutes mes rustines, mes sparadraps, mes béquilles, ma chirurgie réparatrice patiemment perfectionnée tout au long de ces années... tout cela partait en mille morceaux inutiles et à toute berzingue, façon loco devenue folle et menacant à chaque moment de dérailler.
Le temps était venu de régler les comptes, d'ouvrir la soupape de sécurité, de tout reprendre depuis le début, avant qu'il ne soit trop tard.

Alors c'est ce que j'ai fais.
J'ai cherché un moyen, j'en ai trouvé un. Petit à petit, à ma manière j'ai fais en sorte que "ça va se passer comme ça, et pas autrement, et même si ça vous plait pas". Plus le temps de faire autrement. Et plus l'envie. Et plus assez peur pour continuer à faire comme si.
C'est comme ça qu'un jour j'ai pris le train. Je suis parti dans la maison de mon père, et je lui ai expliqué que pendant un certain temps, le temps qu'il me faudrait, j'allais disparaître, me mettre aux abonnés absents, au vert. Décarrer de là. Et puis voilà.
Y avait rien à expliquer, rien ou personne à qui en vouloir. C'était juste nécessaire. C'est comme ça que ça allait se passer.
La semaine d'après j'ai fait la même chose dans l'appartement de ma mère.

Et voilà. C'en était fini du "LVN Brindacier", du gars qui recolle les morceaux, fait des puzzles de déments, l'infirmier de service, le dénicheur patient de solutions dont personne au fond ne veut, mais que tout le monde réclame quand même.
Débrouillez vous tout seul. Ch'uis plus là pour personne.
Et ça c'est passé comme ça.
Un jour, une semaine, un mois, un trimestre. No news...
Ah que j'étais bien ! Pas la paix, ni la tranquilité. Mais j'étais bien. Pour une fois. Je voyais ma vie changer devant moi, je me voyais plus pareil, plus comme avant. Je retrouvais quelqu'un que je croyais avoir perdu pour toujours, une bobine qui me ressemblait. Et qui me ressemblait ! Pour de vrai, quand moi je n'y étais plus que pour de faux. Des retrouvailles.

Pendant mon absence, je l'ai su après, ça a fait l'effet d'une sorte de tsunami.
Personne ne s'attendait à ce qu'un jour j'arrive, pour dire "Et maintenant, basta. Et adios". De temps en temps j'avais des SMS ou des coups de fils auxquels je ne répondais pas. J'avais dit que c'était pas la peine ! Que c'était moi qui donnerait des nouvelles au moment voulu.
Alors pas question de céder d'un pouce.

Au bout d'un an, jour pour jour presque, et même si c'était pas exprès, c'était le moment.
Pendant quelques semaines j'ai oscillé. Je me disais, je pourrais rester comme ça toujours, loin. Ca me gênerait pas. Mais je sentais bien que c'était pas "juste". Que c'était une mauvaise idée même. Le contraire de ce que j'avais souhaité retrouver.
Alors j'ai repris le train. Exactement dans le même ordre qu'à l'aller.
Et j'ai raconté pourquoi je m'étais éloigné pendant 1 an. J'ai raconté des choses que personne ne savait de moi.

Et puis voilà.

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