L a V i t a N u d a

"C'est aveuglant de clarté." Woody ALLEN

10 janvier 2007

Mon Immeuble Yacoubian 2 - Mme Bigoudy

J’avais l’habitude de voir Mme Bigoudy tôt le matin en bas des escaliers. Comme beaucoup de personnes agées qui dorment peu, Mme Bigoudy est du genre à se lever tôt, à aller faire ses courses à peine plus tard tout en prenant un temps infini pour faire chaque chose.
Depuis combien de temps Mme Bigoudy vivait elle dans cet immeuble ? Je n’en sais rien… Elle en fait partie de l’immeuble, autant que du quartier dont elle a dû voir les transformations au fur et à mesure des années. Quand notre rue n’était encore qu’un passage qui communiquait dans la rue principale par un petit escalier, quand en face il n’y avait encore que des ateliers municipaux en semi désaffection remplacés depuis par la nouvelle bibliothèque municipale et le siège d’un syndicat national que Coluche moquait sous la dénomination de « syndicat qu’il vous faut ».

Quand je croise Mme Bigoudy c’est souvent tôt le matin, le samedi, parce que je dois partir à un cours en début de matinée. Elle est en bas des escaliers, dans le hall, devant les boites à lettres. Elle se déplace lentement Mme Bigoudy, dans sa blouse bleue à fleurs du plus pur style Mère Denis, avec des chaussures qui ressemblent à des chaussons, à moins que ce ne soit l’inverse. Si elle a vu l’évolution de la mode féminine depuis un moment Mme Bigoudy, ça fait aussi un moment que celle-ci n’a plus de prise sur elle. Et comme elle se déplace vraiment lentement, j’ai tendance à penser qu’elle se lève encore plus tôt que je ne le pense, pour pouvoir descendre les escaliers qui la mène de son palier jusqu’au pied des escaliers.

Mme Bigoudy accueille ses visiteurs en bas des escaliers. C’est là qu’elle nous reçoit en quelque sorte. Pour voir du monde, Mme Bigoudy nous attend en bas de l’escalier, son escalier. Elle quitte son petit appartement ou elle loge depuis dieu sait combien de temps. Chez elle il doit y avoir une pendule qui dit oui, qui dit non, qui dit qu’elle nous attend, alors Mme Bigoudy vient chercher de la compagnie en bas des escaliers. Dès qu’elle croise quelqu’un, un sourire lui vient sur la tronche, on dirait presque une jeune fille. Elle dit bonjour, et qui aurait le cœur de ne pas lui répondre par un sourire et un bonjour à peu près équivalent ? A part le jeune cadre à la con qui ne dit jamais bonjour à personne de toute façon.

C’est là que les ennuis commencent. Enfin, si on est un peu pressé parce qu’on a un cours qui commence dans trois quarts d’heure. Car Mme Bigoudy a toujours quelque chose à dire. Elle n’a pas fait tout ce chemin depuis chez elle pour rien d’abord ! Mme Bigoudy s’y connaît. Elle lance son bonjour et son sourire comme un pro de la pêche à la ligne appâte le poisson. Mme Bigoudy elle, elle pêche les conversations.
Et n’allez pas croire que c’est pour me –nous- faire part de ses hautes considérations sur l’évolution météorologique du jour, les feux verts qui passent au rouge, ou l’évolution du prix de la baguette en variation corrigée des données saisonnières dans les 4 boulangeries du quartier sur les dix dernières années. Depuis son appartement Mme Bigoudy a tout le temps de lire les journaux, ou les livres, d’écouter la radio ou de regarder la télé une fois rentrée de ses courses quotidiennes.

Depuis le temps qu’elle vit ici, Mme Bigoudy a eu tout le temps de savoir quoi dire et comment le dire à quiconque vit dans l’immeuble.

Avec le jeune cadre à la con, elle ne perdra même pas son temps. Avec Mademoiselle Kim elle racontera à quel point elle trouve son bonnet jaune canari ravissant, et pourquoi on appelle certains chapeaux un « bibi », que c’est même une copine à elle, dans le temps, qui travaillait chez Balenciaga qui le lui a expliqué. Au jeune prof amateur de vélo, elle aura un mot d’encouragement quand elle le verra sortir pour une balade. Avec les gamins du 3ème elle leur racontera qu’elle aussi elle faisait de la trottinette quand elle était petite, mais pas des comme ça, c’est en quoi, en aluminium ? La sienne, dans le temps, avait des roues plus grandes. Et puis, bon, allez-y les gosses, mais soyez prudent avec toutes ces voitures ! Etc, etc…
Et puis avec moi, après le bonjour et le sourire de comme qui rappellerait la jeune fille qu’elle était, ça dépend des fois. Elle voit bien que je suis en route pour un rendez-vous. Elle attend que ce soit moi qui commence, qui pose une question. Si je suis en retard et que je n’ai pas beaucoup de temps, elle me dit mi-question, mi-assertion « on se verra peut être à votre retour » et me regarde partir. Je passe la porte d’entrée en entendant comme une pendule qui dit oui, qui dit non. Si j’ai le temps, ou si je le prends, alors c’est comme si Mme Bigoudy avait le feu vert. Nous voilà partis à discuter du livre que je suis en train de lire, du Parc ou elle aimait se promener quand elle pouvait encore marcher un peu longtemps, de n’importe quel sujet qui s’improvise comme ça, là, tout de suite.

Et puis au fur et à mesure Mme Bigoudy s’est faite de plus en plus rare. Descendre les escaliers devait lui prendre de plus en plus de temps. Elle se faisait de plus en plus vieille, on la voyait moins souvent, puis presque plus. Il n’y avait plus de discussions au pied des escaliers. Et un jour, il y a eu un petit carton accroché au panneau d’affichage, à côté des boites aux lettres. Un bristol traversé de part en part de deux liserés gris qui nous disait en quelques mots que la pendule de Mme Bigoudy avait fini par dire non, par dire non.

immeubleyacoubian_1

Posté par LaVitaNuda à 11:06 - Collection Souvenirs Pour Demain - Commentaires [21] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

C'est bien triste pour Madame Bigoudy...

Mais je suis heureuse pour elle qu'elle ait trouvé sa façon de luttre contre la solitude, en ne renonçant pas au contact humain.

J'ai un monsieur Bigoudy (enfin je l'appelle Monsieur Pipelette) qui est dans ce genre et j'aime bien, quand je peux, prendre le temps d'une papote avec lui.

Il y en a quelques unes dans l'immeuble de la nounou de Cro-Mignonne et très souvent je m'arrête à la montée ou à la descente faire le plein des nouvelles du quartier.

En fait, tu sais quoi ? Je prépare ma reconversion en future Madame Bigoudy.

J'espère pour elle que les sourires, les bonjours, les discussions glânées à l'accueil de son boudoir improvisé lui auront rendu la vieillesse plus facile, en tout cas.

Posté par Anne, 10 janvier 2007 à 11:20

(PS : on dirait que tu as trouvé le filon d'une nouvelle série aussi attachante que la maison de ton père, dis donc ?!)

Posté par Anne, 10 janvier 2007 à 11:22

en plus elle trouve le bonnet jaune canari ravissant

Posté par humour japonais, 10 janvier 2007 à 11:30

Chère Madame Bigoudy, tu la décris bien, on croit la voir... comme dit Anne, on a tous en nous quelque chose de Madame Bigoudy, cette volonté de vivre une autre vie... Quelque chose en nous de Bigoudy...

(mais c'est un juke-box, en fait, ici !)

Posté par samantdi, 10 janvier 2007 à 11:45

AnHuJaSa

> Anne.
Il y avait quelque chose de réjouissant et qui serrait le coeur dans ces discussions avec Mme Bigoudy. Elle était toujours de bonne humeur, et son esprit était resté alerte. Ce qui serrait le coeur c'était l'impression que ces "récré" étaient les rares moments ou elle revivait vraiment à travers ses discussions.
Mais depuis qu'elle est partie, elle manque.

C'est maintenant que je m'aperçois qu'il y a une continuité entre "la maison de mon père" et "mon immeuble Yacoubian". C'était pas prémédité. Peut être qu'en ce moment j'ai plus envie d'être chez moi qu'ailleurs !?

> Humour Japonais.
Oui, mais avec cette passion pour les blouses mère Denis à grosses fleurs bleues, je me méfie de son de l'esthétique vestimentaire !
:-))

> Samantdi.
Après Michel Berger, c'est notre Johnny Franco Suisse maintenant ! Juke Box Baby, comme chantait Alan Vega !

Posté par LaVitaNuda, 10 janvier 2007 à 11:54

Souvent ces personnes te font perdre du temps sans rien t'apporter, j'en avais une comme ça dans mon précédent immeuble. C'était la parfaite bignole qui semblait filtrer les entrées et faisait peur aux enfants. La tienne tiens plus du personnage de roman. Ou de ciné, je l'imaginais dans un film de Jeunet.

En tout cas, tu avais semble-t-il droit à un traitement de faveur quant aux sujets abordés et au moment consacré, elle en est plus que remerciée aujourd'hui à travers ce très beau portrait.

Posté par Anastomoses, 10 janvier 2007 à 12:04

c'est sur que les films c'est plus beau que la vie, c'est truffaut qui disait ça
aujourd'hui j'en ai pris plein la gueule, ce n'ai pas l'afluence de commentaires mais le manque de chaleur humaine
salut
ps: à plus jamais les gars

Posté par humour japonais, 10 janvier 2007 à 20:47

mettez moi en spam tant que vous y êtes

Posté par humour japonais, 10 janvier 2007 à 20:48

Rudement contente que tu sois reviendu. Surtout avec un si beau portrait-hommage. Formidable passage sur son sourire et son art de la pêche et "le jeune cadre à la con".

C'est marrant j'avais il y a longtemps écrit quelque chose de ce genre sur un voisin de mes parents. Je l'avais oublié. A te relire ça m'est revenu.

(et donc tu n'es plus en retard à tes cours le samedi matin ;-) ?)

Posté par gilda, 11 janvier 2007 à 08:32

désolé monsieur, je me suis trompé de plateforme
rosicky

Posté par humour japonais, 11 janvier 2007 à 09:04

AnHuJaGi

> Anastomoses.
C'est vrai qu'il y a le modèle bignole, capable de pourrir la vie de tout un immeuble à elle (ou lui) seule. Mais Mme Bigoudy n'était pas comme ça. C'était juste une vieille dame discrète qui venait chercher un peu de compagnie. Et elle savait s'y prendre pour discuter un peu avec chacun sans donner l'impression de "nous tenir la jambe".
Mais c'est vrai qu'elle aurait pu tenir un second rôle dans Amélie Poulain par exemple.

> Humour Japonais.
Houla... Et bien disons que tu peux venir ici quand tu veux. Généralement mes visiteurs, chacun à leur façon, y laissent un peu de chaleur humaine à partager. Profites en !
:-)

> Gilda.
Content que ce post ait réveillé l'un des tiens. Le voisinage, l'immeuble, le quartier, ça reste une source inépuisable de découvertes, même si on y retrouve des constantes, presque des stéréotypes (la vieille dame, le jeune cadre à la con, et maintenant le bloggeur, hu hu hu...).
Et non ! Je ne suis plus en retard à mes cours du samedi matin (surtout que le prof du samedi matin n'aime pas les retardataires), mais il manque ces discussions impromptues avec Mme Bigoudy.

Posté par LaVitaNuda, 11 janvier 2007 à 11:25

merci monsieur
je reviendrai après mon cours de baguettes

Posté par humour japonais, 11 janvier 2007 à 12:02

Je m’apprêtais à dire qu’on n’en faisait plus des comme ça, des Mme Bigoudy, mais ça ferait trop ronchon aigrie, ce que je ne suis pas. Alors je vais essayer d’ouvrir l’œil autour de moi pour chercher ce qui a remplacé la blouse à fleurs et le sourire !

Posté par swahili, 11 janvier 2007 à 12:23

Comme Anne, je me suis dit on continue la visite des maisons ;
elle était émouvante Madame Bigoudy, j'aime bien les personnes qui cherchent le contact, là comme cela, juste pour le plaisir... Je sens qu'elle te manque beaucoup.

Posté par Fauvette, 11 janvier 2007 à 16:44

HuJaSwFa

> Humour Japonais.
Moi les baguettes, j'aime bien avec beaucoup de mie et pas trop cuite. :-)

> Swahili.
Si, si, regarde bien, il y en a plein en fait des Mme Bigoudy. Mais parfois il faut aller au de là du 1er contact et de la 1ère impression.
Bon, c'est vrai, il y a aussi pas mal de tatie danielle !

> Fauvette.
C'était un plaisir pour elle, mais aussi une nécessité je crois. Sa façon d'échapper à la solitude qui touche beaucoup de personnes agées.
Elle manque, parce qu'elle avait une façon bien à elle de réussir à nouer -mine de rien- une conversation qui pouvait durer longtemps, sans qu'on se dise en douce des trucs comme "ayé, je suis scotché là, je vais pas m'en sortir".

Posté par LaVitaNuda, 12 janvier 2007 à 10:54

Quoi que ça veuille dire, cocoone bien ;-)

(Enfin après le cours du samedi matin).

Posté par Anne, 12 janvier 2007 à 16:09

françois mauriac nous le disait si bien

" et la vieillesse? me demanderez vous. eh bien! c'est la même chose, avec toute la distance qui sépare le désespoir de la tristesse.
a la fin de sa vie, "bonsoir désespoir!" répond au "bonjour tristesse!" du commencement. la jeunesse est triste et la vieillesse désespérée, à moins que, sous un nom ou sous un autre, elles n'aient trouvé leur dieu. "

Posté par humour japonais, 12 janvier 2007 à 16:53

La vie devant soi ?

Toutes proportions gardées, et sauf le respect qu'on lui doit, il y a un peu de Madame Rosa chez Madame Bigoudy, non ? Et comme des similitudes, si j'osais, entre l'immeuble Yacoubian et cette "pension sans famille pour les gosses qui sont nés de travers" ? Et enfin, last but not least, du Momo chez LaVitaNuda ?

Posté par Anitta, 13 janvier 2007 à 09:39

AnHuJaAn

> Anne.
C'était un week end cocooning, ça oui ! (ça fait du bien parfois).

> Humour Japonais.
Peut être bien que oui, mais bon... après Les Enfants Terribles on peut passer Aux Vieux De La Vieille aussi. Ce serait un moindre mal.
:-)

> Anitta.
Houlala, mais c'est beaucoup trop d'honneur fait à LVN ça ! N'oublions pas que tout petit il aimait sonnez aux portes des "vieux" juste pour le plaisir de les déranger...
:-)

Posté par LaVitaNuda, 15 janvier 2007 à 10:15

Il y a peut-être aussi le besoin de contact entre générations qui nous appraraît parfois. Une tendresse pour ceux qui nous rappelle la vie des grands-parents...

Posté par fazou, 22 janvier 2007 à 12:46

Faz

> Fazou.
Oui, c'est vrai. Mme Bigoudy aurait été plus jeune, beaucoup l'auraient sans doute plutôt trouvée bizarre et ne lui auraient pas consacré un peu de leur temps !
Il faut bien qu'il y ait de petites compensations à faire partie des vieux !
:-)

Posté par LaVitaNuda, 22 janvier 2007 à 15:32

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