Gorazde (prononcer Goradjé) est l’une de ces villes de l’ex-Yougoslavie, située en Bosnie orientale. Gorazde était, est, l’une des 4 enclaves (avec, sauf erreur, Zepa, Srebenica et Tuzla) majoritairement musulmane encerclée par les Serbes de Bosnie, et la seule qui survécut à plus de 3 ans de guerre jusqu’aux accords de paix de Dayton en 1995.

J’ai repensé à Gorazde parce que ces derniers temps on reparle beaucoup de Carla Del Ponte, procureur du Tribunal Pénal International, et de la fin de son mandat prolongé jusqu’à fin décembre, pour tenter –en vain jusqu’à maintenant- de capturer Mladic et Karadzic (et de nombreux autres) pour les poursuivre pour crimes contre l’humanité.
J’ai l’air de vachement m’y connaître comme ça, mais n’en croyez rien. Quand cette guerre a éclaté j’ai essayé de comprendre ce qu’il se passait. Et je n’y comprenais rien.
L’ex Yougoslavie :
la Serbie, la Serbie Monténegro, la Croatie, ou l’étrange Voivodine, tout ça… c’était à la fois très loin, dans les bas-fonds d’une galaxie soviétique en perdition, avec une histoire quasi inconnue et très compliquée. A part quelques matchs de foot contre des clubs aux noms exotiques comme le Dynamo de Zagreb, le Steua Bucarest, le Lokomotiv Sofia, on entendait peu parler de toute cette région résumé par un « pays de l’Est » évocateur. C’est dire ! Et pourtant, un coup d’œil sur une carte de géographie, et voilà… C’est tout prêt, juste en face de l’Italie, de l’autre côté de la mer Adriatique.
Tout ce que je voyais c’était les images d’une guerre horrible qui occupait les écrans télé, des conflits qui me paraissaient tout aussi indémerdables qu’Israël et les Palestiniens, ou l’Irlande du nord catholique ou protestante. Je voyais que nous les Européens, étions à la fois impuissants, et aussi peut être pas si pressé de faire cesser tout ça pour tout un tas de raisons compréhensibles ou inexcusables.

C’est bien plus tard que j’ai finit par mieux comprendre ce qui s’était passé là-bas. Grâce à Joe Sacco. Joe Sacco est une sorte de reporter. Ne cherchez pas ses articles, ou ses photos, y en a pas. Joe Sacco dessine. Un dessin entre les Comics (il est américain), Robert Crumb pour son trait un peu crade, et Marjane Satrapi pour un noir et blanc expressif.
A la différence de Marjane Satrapi, Joe Sacco ne donne pas dans l’autobiographie. Il fait de
la B.D, de la B.D reportage même. Il s’est rendu 4 fois en Bosnie pendant cette guerre, il a vécu le quotidien des habitants sur de longues périodes, a pris des photos, des notes, il a rencontré et parlé avec beaucoup de gens, recueilli des témoignages. Il a vécu là-bas.
Ca aurait pu donner un résultat didactique et sentencieux, ça pourrait se draper dans une forme de bonne conscience, ça pourrait n’être qu’un livre de plus de dénonciation sincère et stérile. Mais il n’en est rien. Dans Gorazde, Joe Sacco n’oublie pas de nous apprendre l’histoire compliquée de la mosaïque ex-Yougoslave, sa géographie, ses cultures et dans mon cas c’était loin d’être inutile. Il ne nous épargne pas le récit terrible de cette guerre, les exactions, les crimes, les massacres. Mais surtout, il n’oublie jamais de raconter tout cela à travers la voix des habitants de Gorazde, assiégés pendant toute la guerre par l’armée et les mercenaires serbes de Bosnie. Aujourd’hui je vois à longueur d’année des affiches en 4x3 sur le tourisme en Croatie, et ses paysages Méditerranéens… Ca paraît loin de la Bosnie.

Loin de Joe Sacco racontant comment des voisins qui s’entraidaient, des enfants qui allaient ensemble à l’école, des amoureux chrétiens et musulmans, sont devenus des ennemis à mort capables de toutes les atrocités. Il raconte aussi ceux qui ont refusé de se soumettre. Et surtout il raconte la vie tout autour. Comment on bricole une sorte de mini usine électrique avec du bois, de l’électroménager et de vieilles dynamos pour obtenir un peu d’électricité à partir du fleuve. Comment la jeunesse s’ennuie et se retrouve devant un café à l’affût de la moindre occasion de s’amuser, de chanter Hotel California ou Helter Skelter. Il raconte par autant de courts chapitres (comme un reportage, comme un post) la peur, la faim et aussi les filles qui lui demandent de ramener des jeans quand il reviendra, pour trafiquer peut-être, mais surtout pour être jolies et échapper un instant à la camisole mentale de la guerre. Il nous montre comment tout conflit crée un « chacun pour soi », ou tout se monnaye et s’échange : sa maison, sa télé, dénoncer quelqu’un, trafiquer des papiers, des cigarettes ou des armes, abuser du moindre pouvoir dont on peut disposer pour tout simplement survivre ou sauver les siens.


Mieux que des films ou des photos, le dessin de Joe Sacco sait rendre cette atmosphère poisseuse, boueuse, sans jamais exempter les moments d’espoirs ou de gaieté qui se cachent dans les détails. Lui-même se dessine dans le livre, sans se donner le beau rôle, sans surjouer la compassion non plus. Il ne dissimule pas ses intentions, ses impuissances, ses incompréhensions ou ses sentiments. Tout cela ensemble, dans le dessin, les dialogues des personnages, les notes qui l’accompagnent, donne une force incroyable à son livre. A mon avis bien supérieur à n’importe quel récit ou reportage.
Si jamais l’envie vous prenait de lire tout simplement une (très) bonne BD, ou d’en savoir un peu plus sur ce conflit en échappant aux commentaires vides de sens de politiques qui soutiennent le TPI de la main gauche, aux poses outragées et lyriques de tous nos Kouchnero-BHLiens, aux commentateurs je-sais-tout, je vous assure qu’une seule page de ce livre vous en fera comprendre, saisir et ressentir bien plus que la totalité de ces plumitifs qui squattent la zone de bruit médiatique.
Ce n’est pas un livre de guerre, c’est un livre de vie malgré la guerre.

Pour en lire plus sur Joe Sacco

joesaccogorazde

Gorazde est disponible en 1 volume aux éditions Rackham