28 novembre 2006
La Maison de Mon Père (5) - Le Trou dans l'Eau.
Ce post est spécialement dédicacé au grand protecteur du triton à crête (il se reconnaîtra) dont j’ai cru comprendre qu’il appréciait la série des « Maisons de », et à tous les participants de la soirée de vendredi soir dernier.
Sortons un instant de la maison de mon père que vous commencez d’ailleurs à bien connaître. Car mon père a en fait une deuxième maison. Et je nous en avais même pas encore parlé dis donc !
Elle n’est d’ailleurs pas loin de la première, juste à quelques kilomètres de là, près d’une plage car on est en Bretagne rappelez-vous. Et qu’est ce qu’on fait en Bretagne ? Non, on ne va pas à la plage, enfin… pas vraiment pour se baigner, je suis bien placé pour le savoir : j’essaie à chaque fois et tout ce que j’arrive à faire c’est à ramener un début de pneumonie. Les bretons aiment faire du bateau, donc c’est bien un bateau qui est la deuxième maison de mon père.
Car le rêve contrarié de mon père était de devenir marin. Il s’est rattrapé sur le tard, et est donc devenu « grand mousse » puis co-armateur avec son frère quand ils ont repris le bateau de leur skipper préféré avec qui ils partaient affronter les éléments marins déchaînés. Et comme le disent les Anglais, un bateau est un trou dans l’eau qu’on remplit avec des billets de banque. C’est pourquoi mon père doit donc trouver du temps, de l’argent, et tout le reste pour « Le Bateau » ! Et je le soupçonne fort d’y trouver bien d’autres choses. En bon pirate de sa propre existence il y emmène à bord la cuisine qu’il n’aime pas faire, le potager qui se fait tout seul dans son jardin, le plaisir d’habiter une maison flottante qu’il veut bien cette fois faire sienne. En faisant son trou dans l’eau il y trouve le bon moyen d’y loger ses fantômes d’une vie terrienne, les regrets d’années passées en curieux équipage familial. D’y noyer les amarres de souvenirs encombrants et de flotter comme un bouchon sur la solitaire quiétude de l’océan en compagnie des naufragés du Bounty, de Barberousse, des aventuriers solitaires à la Moitessier ou Tabarly. La paix peut lui apparaître alors par vaguelettes.
Alors là, je me dis, qu’avec Le Bateau je vais enfin connaître la vraie maison de mon père. Et ça tombe bien, quand je viens il est bien rare qu’il ne m’en parle pas de Le Bateau : le bateau par ci, le bateau par là ! Et oui, que je veux bien aller faire un tour en bateau, évidemment. Tant pis s’il faut marcher dans la vase au petit matin, pour attendre ensuite la marée haute pendant 4 heures. Peu importe si la faim venant il faudra avaler un de ces horribles Bolino à se demander comment un diplômé de l’école hôtelière etc… Aucune importance si le mal de mer me fait ensuite polluer la côte Bretonne à coups de Bolinos semi-digérés (beurk). Pas grave si la nuit sur le bateau consiste à dormir dans ses fringues humides tandis que les drisses battent la mesure toute la nuit à coups de gling-gling métalliques et anti-somnifères contre le mat. On s’en fiche s’il faut apprendre des mots ésotériques : babord, tribord, winch, border, affaler, lofer… Et ne jamais en prononcer certains autres –mais alors jamais- comme « lapin » ! Et essayez donc d’appeler un cordage étalé sur le pont un… cordage !!! Malheureux ! C’est un bout (prononcer boute) ça ! Non, vraiment aucune importance. Je suis prêt ! Enfin plus ou moins.
Donc, lorsque je viens passer quelques jours dans la maison de mon père, j’entends bien plus souvent parler de cette maison n°2 qu’autre chose. Mais –eh oui, il y a un mais – cette maison là est hantée. Comme un château écossais, le navire du hollandais volant, ou le cerveau de Dieudonné (rien à voir mais ça me plaisait de le dire). Il y a une malédiction dès qu’il s’agit que je m’embarque sur le bateau-maison de mon père. Un coup le temps est trop mauvais ou les horaires des marées pas favorables. Un autre il y a un trou dans le bateau, une pièce à changer ou à réparer, une visite au chantier, la date de l’hivernage qui arrive, la peinture à refaire, de l’électronique à remplacer, une voile à retaper… Pour l’instant ce bateau, je ne suis monté dessus, qu’au court cours d’une balade en vélo le long de la côte, histoire de vérifier s’il existait vraiment, si ce n’était pas une maquette à grande échelle juste pour faire croire que. Et bien c’est vrai. Il existe pour de vrai !
D’ailleurs vu le volume d’activité qu’il déclenche c’est tout sauf un bateau fantôme finalement. Pendant que j’attends l’hypothétique sortie en mer en allant acheter et détruire tous les Bolinos en vente dans un rayon autour de 10 kilomètres autour de la maison de mon père, celui-ci part chaque jour ou presque visser, couper, scier, réparer, démonter, installer, coller… sa maison n°2. Et les vacances passent, mais je ne jette toujours pas mon sac à bord moi. Pendant ce temps le trou dans l’eau se remplit lentement mais sûrement. Mais trop tard, voilà venu le jour du retour. Alors ce sera pour une prochaine fois, à moins qu’il ne me faille une nouvelle fois me contenter de donner une petite tape sur la coque de Le Bateau amarré dans sa baie en attendant une petite sortie en mer.
Et pourtant, vous le savez sans doute, la Bretagne est un pays habité par les esprits Celtes. Alors ça pourrait bien être un coup des trolls corsaires locaux, les Jean Bart, les Surcouf dont l’un des bateaux s’appelait Le Revenant. Car une semaine après mon départ, à la faveur d’une tempête, Le Bateau rompt ses amarres et s’offre une croisière en solitaire sans aucun équipage. Sans dommage pour lui, les habitants s’étant aperçu qu’il prenait la poudre d’escampette l’ont rattrapé à temps. Depuis, il y a beaucoup de monde pour signaler à mon père et son frère qu’ils ont personnellement prêté main forte pour que leur maison n°2 ne coule pas en se fracassant contre les rochers (on appelle ça une fortune de mer, ça doit être quand le trou dans l’eau engloutit d’un coup tous les billets de banque). Alors, forcément tout cela se termine par de toujours plus nombreuses tournées générales de remerciement pour le sauvetage au café du coin. Mais moi je sais bien que Le Bateau est juste parti faire un tour pour me faire un clin d’œil et me prévenir que lui aussi m’avait attendu et que la maison de mon père est sans doute plus habitée qu’il n’y paraît.

Commentaires
C'est de pire en pire avec cette série de billets... je finis systématiquement avec un sourire attendri qui fait trente fois le tour de la tête, quelques "hinhins" amusés à l'intention de ton père, des images qui ressemblent, d'autres pas du tout mais qui te plairaient je crois...
S'il savait la chance qu'il a, ton père, d'avoir un fils qui décrit comme ça "sa maison"...
Ah oui. Effectivement. C'est comme la béquille qui manque à l'éclopé (rien de personnel dans cette image, hein) : un Breton sans son bateau/sa deuxième maison, ce n'est (presque) pas un Breton ! Très joli billet, cela dit. Au point que je te pardonne volontiers d'avoir annexé le souvenir de Jean Bart, né en Flandres mais Breton aussi de caractère ! Et apparemment, j'ai manqué une bonne soirée vendredi soir dernier, moi. Bah, j'espère que les Bolino étaient bons ;-)
babord, tribord, bout... bah spa plus compliqué que RSS, retroliens, podcast, blogueur et autres
;-)
Un bateau...
Rhan lala le bol quand même !
Merci l'ami. Plaisir à donf'... (et visiblement, c'est le café du coin-coin).
AnnAniHeiRic
> Anne.
Ah ben alors, s'il y a sourire j'ai atteint mon but ! Hum... Je me demande quelle serait la réaction de mon père à la lecture de cette série de billets !?!
Mais c'est un allergique à internet et tous ces trucs modernes...
:-)
> Anitta.
Ah oui, c'est vrai, Jean Bart n'est pas Breton ! Mes excuses à la Flandre.
:-)
Et peut être que la prochaine fois tu partageras les Bolinos avec nous !
> Heidi.
Ben c'est à dire que je ne me débrouille pas forcément mieux avec les fils RSS et tout ça !
Oui, le bateau ! Ca fait classe quand même, surtout que financièrement c'était tout sauf possible. Alors je ne désespère pas d'embarquer un de ces jours.
> Richard G.
Je t'en prie.
Les cafés du coin-coin c'est pas ça qui manque en Bretagne ! :-)
Joli et tendre ce billet. Qui méritera une seconde lecture, car je ne suis pas certaine d'avoir tout "décodé" !
Même que figure-toi mon père aussi a eu une vocation contrariée de marin dès l'enfance...
Vers la cinquantaine il a acheté une péniche pour naviguer sur le Canal du Midi ! C'est loin de la Bretagne mais...
Bonne soirée LVN Breton !
Ça me rappelle, je sais un peu pourquoi, les films super 8 de mon père à moi et après que j'ai quitté la maison de mes parents, les multiples impossibilités qu'à chacune de mes visites il y avait à les projeter (mais jamais le projeteur n'était parti voguer).
Merci LaVita pour ce beau billet. Tes vacances qui furent si calmes que même l'internet n'y trouva pas ou si peu sa place sont en train de prendre la vie qui peut-être leur manquait (quoi que tu fus sans doute très satisfait de pouvoir vraiment te reposer). Je salue l'exploit.
En effet, ta série de billets est un régal !
Comme ton père qui retarde le moment de larguer les amarres, j’espère que tu vas trouver encore plein de billets avant de clore « la maison de mon père » !
FauGilSwa
> Fauvette.
Pour le décodage ton s'expliquera à la lecture de la saga "maison de" (c'est dans la catégorie souvenirs pour demain) !
:-)
Ton père et le mien auraient ils d'autres points communs ?
> Gilda.
Des films super 8 ? Excellent ! J'ai un projecteur si ça t'intéresse.
Merci pour l'exploit (même si je n'ai pas du tout l'impression que c'en est un). :-)
> Swahili.
Il reste quelques idées oui, mais c'est assez long pour que je sois content du texte final en fait. Mais après qu'est ce que je vais faire ???
:-?
Le couper en deux épisodes pour faire durer le plaisir (ah que j'aime quand ça dure, ces choses-là....) ??!
Je me demande s'il n'y a pas une pratique superstisieuse derrière ce rendez-vous manqué, ce bateau cacherait il un lapin que rechercherait ton père afin que toutes les chances soient de votre côté?
Le bichonne t'il un peu… comme une mère qui ne cesserait d'arranger la tenue de sa fille le jour du mariage? Ou comme un homme toujours émerveillé de voir son rêve devant lui?
Quel suspens!
Je te fais confiance, il me semble avoir déjà lu cette question et tu as toujours trouvé des trésors à nous faire découvrir !
AnnFazSwa
> Anne.
c'est une idée, mais on pourrait me reprocher de couper les cheveux en 4...
:-))
> Fazou.
Il y a peut être un peu de ça en effet. En tout cas, dans sa vie bretonne, il y a au moins une chose qu'il bichonne. C'est toujours ça de pris. Et le suspens continue, vais-je faire un tour en bateau l'été prochain ?
:-))
> Swahili.
Le bateau pourrait peut être servir à partir à une chasse au trésor par exemple ! Genre pirate des Iles Anglo Normandes ! Hi hi hi...
Mais quelle que soit la façon, si c'est celle qui est la bonne pour toi, personne n'a rien à te reprocher, voyons...
Chez nous, on appelle cela des éléphants blancs. Chacun cornaque le sien, de la maison à rénover au bouquin à finir, de l'étagère à fixer au cours de salsa à prendre.
L'éléphant blanc de mon époux est jaune, mesure 8m, date des années soixante et, oui, c'est certain, prendra un jour la mer.En flotille avec celui de ton père.
Le mien? Mais qu'est ce vous inventez là! ce sont les AUTRES qui ont des éléphants blancs...
J'ai beaucoup aimé tes deux dernières notes sur la "Maison de mon Père", un témoignage extrêmement touchant.. B r a v i s s i m o !
Deuxième lecture savoureuse.
Non pas d'autre point commun entre nos pères.
AnnAniPasFau
> Anne.
Aaaah booon ! Ouf !
:-))
> Anitta.
Des éléphants blancs ? Hi hi hi... J'ai cru que tu avais Jack Lang, Fabius et DSK dans ta famille ! Et oui, bien sûr, à chacun ses éléphants blancs. Quand j'aurai fini avec ceux de mon père je parlerais des miens. Enfin peut être...
:-))
> Pascale.
Ah ben merci alors.
Et il faudra que je pense à remercier mon père aussi !!!
> Fauvette.
Tu l'as échappé belle, hu hu hu.
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=13777&pid=3288717
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :




