Comme partout, vous l'avez sûrement remarqué, le jardinage est devenu une sorte de sport national, qui se mélange plus ou moins heureusement avec la déco et le bricolage. Vous ne savez pas quoi offrir à des amis partis se relocaliser à Champignac En Cambrousse ? Fastoche ! Un sécateur, une perceuse multi-fonction, le guide du jardinage, la déco pour les nuls...

La Bretagne n'échappe pas à cette tendance lourde. Bien sûr il y a la conquête du titre glorieux de Village Fleuri, du concours du plus bel Hortensia, ou plus chic être publié dans un de ces journaux déco Côté Ouest/Est/Nord/Sud... A se demander si les gens habitent vraiment dans ces maisons "Coté Truc" d'ailleurs ? Tout semble tellement pensé pour la maison, qu'elle n'a sans doute même plus besoin de vrais habitants !
L'élément décoratif, c'est ceux qui y vivent !

Il y a bien un jardin dans la maison de mon père. Oui, il y en a un !
Certes, on ne le voit pas tout de suite, car les propriétaires précédents ont jugé bon d'installer une remise face à la fenêtre qui était donc censée nous ouvrir une vue dégagée sur cette bande de terre étirée en longueur, appelée "le jardin".
Dommage, car ce n'est franchement pas un jardin comme les autres !
Pas comme les voisins de gauche, ou de droite, qui -quelle banalité- s'évertuent à planter des arbres fruitiers, des fleurs de toutes sortes, des bambous, et évidemment les traditionnels hortensias Bretons (un must régional). Mais aussi un potager accueillant salades, tomates, fraises, haricots, pommes de terre... De quoi assurer une vie en toute autonomie et en respectant les principes JeanPierreCoffiens sacrés : "Tu mangeras les fruits et légumes de saison ou tu ne mangeras pas (de la meeeerde) du tout".

La maison de mon père est bien plus originale que ça (on est comme ça dans la famille) !
On la reconnaitrait entre mille si la vue sur le jardin était directement accessible.
De l'herbe !
C'est tout.
Et je ne vous parle pas d'un british-gazon, sans un cheveu vert qui dépasse, soigné au ciseau à ongles tous les matins et arrosé à la Vittel. Non, une bonne grosse herbe locale, qui pousse comme la tignasse d'un soixante-huitard, par touffes irrégulières, et garnies de fleurs des champs qui se sont installés là en toute tranquilité. Une herbe au look de vieux loup de mer pourrais-je dire !
Pas un arbre, pas une plante décorative, pas de fruits ou de légumes ou de fleurs... on va pas s'emmerder avec tout ça dans la maison de mon père.

Insconscient que j'étais, lorsqu'il s'est installé ici je lui avais offert un de ces livres pour qu'il se cultive lui, son """jardin""", et ses racines ancestrales agricoles. Grave erreur !
Depuis je n'ai pas réussi à relocaliser chez lui ce livre qui expliquait pourtant tout (même moi le béotien du terroir, le citadin bétonné, je pouvais comprendre ce qu'il fallait faire pour faire pousser des tomates, planter un pommier, tailler des rosiers. C'est bien pour ça que je l'avais acheté !).
En totale inconscience je tentais même une récidive en lui amenant une pousse d'arbre prête à planter. Certes, pour me faire plaisir, il l'avait planté. Mais l'arbre n'a jamais poussé... Il devait s'y sentir un peu seul dans le jardin de la maison de mon père.

Lors de mes passages successifs je tentais d'autres approches.
Avant que son mobilier de jardin en plastique blanc ne tombe en ruine, je me pris un jour à lui proposer "Et si on prenait le petit déjeuner dehors, avec ce beau soleil et cette température juste comme il faut ? Je m'occupe de tout !".
Mon père dans sa 'maison de mon père' ne dit jamais non. Ce n'est pas la moindre de ses caractéristiques. D'un seul coup un blanc se fait, un ange passe (toute une escadre même), ses yeux paraissent soudain fixer l'hyper espace, son corps s'affaisse légèrement comme sous le poids d'un coup du sort inattendu... et il finit par détourner la conversation : "ah ça oui, il fait beau aujourd'hui", "et qu'est ce que tu veux manger ce midi ?", "je vais voir si il y a du courrier", etc, etc...
En tout cas, ça veut dire : Non.

Depuis, j'ai abandonné toute envie de le voir intégrer les cohortes de jardiniers-paysagistes amateurs. Quand sa fiancée, à force de torture mentale finit de son propre chef par planter 3 herbes aromatiques, on assiste pourtant à un retournement de situation spectaculaire !
"Ouééé -dit-il- ce midi on va se faire une omelette à l'oseille du jardin ! C'est mouaaaa qui l'a fait ! Ca c'est de l'oseille maison ça ! Miam ! Youpi !"...
J'étouffe dans l'oeuf (puisqu'on mange une omelette) un léger sourire narquois que je vois s'afficher au même instant sur le visage de Fiancée de mon père.
Ainsi va le jardin dans la maison de mon père. C'est Freeland sur Mer. Pousse ce qui veut et ce qui peut. Seule, une tondeuse passe de temps en temps, ratiboiser à hauteur raisonnable une jungle Celtique naissante.

Certes, vous pourriez penser que dans la maison de mon père on vit plutôt comme dans l'ancien appartement de mon père, et vous n'auriez pas tout à fait tort.
Je me permet pourtant de vouloir croire à tout prix que si la municipalité s'est mis à fleurir les ronds-points, et les terres pleins du quartier, c'est peut-être bien pour contrer l'effet désastreux provoqué par le jardin de mon père, et la chute terrible au classement des Villages Fleuris de France qui en est la conséquence.
Et ça, ça me réjouit un peu !
:-)

hortensias

Et un hortensia breton, un !