L’ampoule électrique qui purifie l’air, la montre qui parle, mesurer une pièce avec une précision ultrasonique, le bracelet anti-ronflements, le shampooing qui lave sans eau, le slip-caleçon (à moins que ce ne soit l’inverse), le paillasson en galets[1]

Voilà tout un tas d’objets dont Alphonse Allais aurait tiré un texte bien plus savoureux que le mien, ou que Boris Vian aurait pu ajouter à sa ‘Complainte du Progrès’, sa chanson consacrée au progrès domestique : « Ah Gudule, Viens m’embrasser, Et je te donnerai, Un frigidai-reu, Un joli scoutai-reu, Un atomixai-reu, Et du Dunlopillo, Une cuisiniai-reu, Avec un four en ver-reu, Des tas de couvai-reu, Et des pellagâteaux… ». Mais voilà pourtant des objets qui marqueront d’une manière indélébile votre entrée un jour dans le clan fameux des « retraités ».

A partir de cette date nous serons mûrs mais pas encore trop blets pour recevoir en abondance dans nos boites à lettres certes des propositions de contrats obsèques, des fauteuils relaxants inclinables dans tous les sens, des sièges qui remontent les rampes des escaliers, un appareillage pour sourdingue... On n’est jamais trop prévoyant… Mais aussi et surtout, nous pourrons acheter : une boite à conservation alimentaire électrique, un stop-taupe solaire, des semelles magnétiques anti-chocs, un plumeau-lustreur pour auto, un aspirateur à main à puissance « cyclonique », un réveil anti-moustiques…

Toutes ces choses sans lesquelles nous ne saurions vivre notre troisième âge d’or, privés de notre plus élémentaire droit au confort. Sinon je vous le demande, à quoi aurait donc servi d’avoir du supporter pendant si longtemps les âneries proférées par votre collègue Bouchard (Gérard), les remarques crétines et blessantes de vos chefs successifs, les récits épiques de Mme Chombier à propos de sa vie sentimentale, alternativement avec ceux de ses corps au pied ?

En tout cas c’est ce que je me disais en arrivant dans la maison de mon père, pour ces vacances se présentant comme une sorte de répétition générale d’une future retraite heureuse. Car comment ne pas voir, dans la vie de son père, une proposition par anticipation à votre propre avenir ? En m’asseyant sur le canapé et en attrapant ce petit catalogue de vente par correspondance posé face à moi, je ne tardai pas à tomber en sidération devant son contenu : le tuyau d’arrosage super-extensible, le sécateur en téflon, les lampes solaires flottantes, la poubelle automatique qui s’ouvre et se ferme toute seule, la serviette de bain qui tient toute seule elle aussi, les housses pour meubles de jardin (décorées de tournesols), ou le véritable chapeau en cuir australien (pour les aventuriers seulement).

Je pensais alors que décidément je n’avais encore rien vu de la vraie vie, que j’étais toujours un blanc bec plutôt malvenu de la ramener sa grande gueule ! Qu’en fait, j’avais bien tort de craindre moi aussi de vivre un jour –comme j’étais en train de le constater- sous l’empire des repas à horaires fixes (à la minute près), des émissions de Julien Lepers, des parties de Scrabble et des heures silencieuses passées à… rien. Je n’avais donc rien compris à ce que j’avais vu ?!
Tout cela n’était qu’un abus de mes sens !!!

Les vieux sont jeunes aujourd’hui c’est bien connu ! Nos papy boomers se gobergent sur les rentes dorées que fournissent nos maigres CDD à leurs caisses de retraite. Après avoir profité des trente glorieuses, de Mai 68, de la libération sexuelle et du chichon marocain, dans un dernier feu d’artifice avant de nous laisser une planète en ruine, ils partent en trekking au Népal, se font lippo-sucer avant une escapade au Costa Rica qu’ils/elles espèrent coquines grâce au Viagra et la DHEA, ils ne rentrent que pour se ressourcer au cours d’une retraite zen dans ce petit manoir bouddhiste du Berry, ils font du semi-marathon pour garder la forme… C’est bien simple les vieux sont plus jeunes que nous !

Vindieu !


Et comment cela serait il possible sans l’accès à toute cette technologie et ce progrès pensé rien que pour eux ? Téléphone tactile multifonction, coussin de chaise anti-glisse, coupe poil automatique étanche, briquet-allumette géante, épluche légume à lame en céramique de zirconium… Le monde leur appartient, fût-il désormais contraint de tourner sur lui-même à l’aide d’un déambulateur.

[1] NDLA : Tous ces objets existent et sont « authentiquement » disponibles dans le catalogue –ça ne s’invente pas- de « l’Homme Moderne ».


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