(suite de la note précédente)

Avec l’électro : House, Ambient tous ces, Deejaying, V-jaying, Clubbing et trucs en ’ing… les (vrais ?) artistes deviennent volontairement anonymes, refusent le star system et les gros labels. Ils samplent et fabriquent une musique originale en changeant régulièrement de pseudonymes, en fabriquant des groupes collectifs et éphémères. On se croirait sur le blog dis donc !

Invisibles, insaisissables, protéiformes, leur musique redécouvre l’usage du microsillon et de la platine disque en même temps qu’elle se numérise. Elle se découvre dans les clubs et dans les raves par bouche à oreille et réseaux d’affinités. Il y a même des disquaires qui réapparaissent, qui vendent des disques sans nom, ni références.
C’est ce fameux « buzz » ! Terme aujourd’hui complètement récupéré et remis en logique commerciale. Buzz qui ne confond pas encore « image de marque » avec devenir « image pour une marque ».

La musique grâce au mp3 et au peer to peer (P2P) s’échange d’abord comme un plaisir et au passage elle se démonétise définitivement pour toute une partie du public. La musique ne coûte plus rien.
Là où hier le lycéen échangeait ses disques par K7 interposée, aujourd’hui il met sa discothèque et ses fabrications perso à dispo en ligne, et échange le contenu de ses clés USB. Gratos !

Les fabricants informatiques et producteurs de logiciels se frottent les mains. L’industrie du disque prend peur : elle a largement contribué à donner naissance à une créature qui lui échappe et la menace comme jamais.
Les nouveautés ? Pleins de nouveaux artistes et de nouveaux courants musicaux court-circuitent par internet les petits et grands labels. Surtout chez les plus jeunes, ceux là même qui font l’objet du gros des plans marketing des majors de la musique.
Pire !
Le catalogue ! Ce fameux fond de commerce qui fait vivre cette industrie se retrouve lui aussi sur les plateformes de téléchargement. Rien de plus facile que de mettre à dispo en peer to peer la totalité de sa discothèque. Les amateurs de musique, avec tout ce qu’ils ont chez eux constituent ensemble le plus beau catalogue musical qu’on puisse jamais rêver. Vous cherchez une version en tahitien et ukulélé de My Way ? Si elle existe vous la trouverez plus facilement et rapidement sur le net qu’en écumant les rayons de votre hyper ou de votre Fnac préférée (qui ne va pas tarder à vous proposer la possibilité de commander par internet ce que vous ne pouvez trouver).

C’est l’avènement des Kazaa, et autres Napster.
Les hommes en gris de l’industrie culturelle regardent leurs courbes prévisionnelles et commencent à se dire que leurs stock-options sont mal barrées. L’empire doit contre-attaquer sur tous les fronts à la fois, mais sans abandonner ses ambitions.
Ce sont les premiers procès contre les plateformes de téléchargement. Les avocats se frottent les mains, et parviennent à faire fermer ou à limiter au nom du sacro saint copyright le fonctionnement de ces plateformes. Aux USA, la justice donne raison aux industriels contre les plateformes de téléchargement dans la décision MGM contre Grokster : le téléchargement « libre » est illégal. Circulez, il n’y a plus rien à télécharger.

Parallèlement, puisqu’il faut bien ne pas ignorer les nouveaux comportements de ces consommateurs du 3ème type c’est parti pour la création de plateformes payantes. Tout le monde s’y met, mirage et miracle de la bulle internet aidant : les industriels (Universal, Sony…), les distributeurs et labels (Fnac, Virgin, Amazon…) s’engouffrent dans la brèche à grands coups d’investissements massifs. Nouveautés et catalogues, les deux mamelles de l’industrie musicale sont mis en ligne. Pas toujours, pas très bien, mais bon, ça avance. Là encore, seuls les plus gros et leurs logiques de vente au volume vont acquérir des positions dominantes sans que cela ne gêne personne.

Le tout s’accompagne du flicage et du verrouillage des Cd grâce aux fameux DRM. Et aussi d’un lobbying intense pour faire passer dans la loi des droits de protection étendus de « leur propriété ». Je vais y revenir.

L’opération « récup’ » d’un public fatigué et déçu de ce que l’industrie musicale lui propose et de ses comportements ne s’arrête pas là.
Puisqu’une partie de ce public est rétif au conditionnement du cerveau pour réagir aux invitations publicitaires (Cf. Patrick Le Lay expliquant que le métier de TF1, c’est de rendre disponible le cerveau du spectateur aux annonceurs, qui sont eux les vrais clients de la chaîne. On ne saurait être plus clair !), l’industrie du disque va emboîter le pas du « buzz » pour vendre à cette nouvelle clientèle.

Vie et mort des pionniers de l’électro et d’une musique un peu plus indépendante.

Les pubs télé sont utilisées comme produit de lancement associé pour de la musique moins formatée (Dax Riders pour Ford, DJ Shadows pour Bouyghes, Goldfrapp pour Armani). La musique sert la pub, la pub sert de signe pour faire des clins d’œil façon « buzz » : devine qui je suis et achète mon disque !
M6 organise des rave party à Bercy avec les grands noms du clubbing contre un gros chèque (Carl Cox…). Ibiza devient terre d’accueil pour les beaufs planétaires. Les clubs et les people vendent leurs compils et leurs best of en veux tu en voilà. On y retrouve des pistonnés du PAF (Mme Ardisson), Café Costes, Buddha Bar, Conran Shop, ou plus chic Colette la boutique du bobo nec plus ultra. Les défilés de mode deviennent des outils de propagande musicale… et profitent de la méthode buzz pour tirer les marrons du feu de cette nouvelle positive attitude « anonyme is chic » qui va si bien avec le snobisme.

Franchement plus rigolo, les people surfant sur la mode « buzz » s’y mettent aussi. C’est comme ça qu’on voit partout la tronche des Guetta et leurs 20 mots de vocabulaire (catégorie bas de gamme). Ou ce gros malin snob de Lagerfeld (catégorie haut de gamme) se pavaner en expliquant qu’il emploie un gusse rien que pour charger ses 70 Ipod de ce qu’il convient d’écouter chaque jour. Trop fort ce Karl ! J’attends avec impatience le buzz de la plume dans le cul !

Et tout ça, ça ne contribue pas à donner à penser que la musique ça ne coûte plus rien ?

D’ailleurs autant ne plus parler de musique puisque celle-ci n’est plus qu’un support pour vendre une image, une marque, un produit : une voiture, un téléphone mobile, un provider internet, des assurances, des yaourts, les produits dérivés de la boutique Star Ac’, des coups de fils et SMS surtaxés, des marques qui sponsorisent les clips en y mettant leurs produits en évidence, des propriétaires de boites de nuit, des émissions télé…

Retournement de situation.
Là ou la musique s’inspirait ou devançait la mode et les tendances pour sa promotion, désormais elle n’est plus que la bande son de ce que nous sommes invités à consommer en permanence. Donc il faut un nouveau mot pour la désigner (ou plutôt la design-er).
Glissement sémantique qui en dit long, on ne parlera plus de musique mais de « son ».
D’abord emprunté aux techniciens de la production studio et radios, le terme « son » désigne la couleur donnée à un enregistrement ou plus simplement un enregistrement sonore.
Il est ensuite repris par les artistes eux même pour qui le terme musique renvoie surtout à cette « musique en conserve » qu’on entend toujours et partout. Et puisqu’ils fabriquent leur musique à partir d’autres musiques, d’enregistrements sonores, de samples, de bruits quotidiens, en plus des instruments classiques (ou sans parfois) il préfèreront le terme « son ».

Et par buzz, étant donné qu’aujourd’hui la musique c’est avant tout de la consommation, on parlera désormais de « son » à tous les étages du supermarché « sonore ».
Qu’est ce qu’un son ? Littéralement c’est une « sensation auditive causée par les perturbations d’un milieu matériel élastique fluide ou solide (spécialement l’air) », dixit Le Petit Robert.
Un son est une sensation auditive.
Je répète : une sensation auditive !

Un bébé qui rie, une voiture qui freine, le vent dans des branches d’arbres, un chien qui aboie, une caravane qui passe… ça c’est un son ! Vous avez déjà payé pour un chien qui aboie ou pour une caravane qui passe ?

Et aujourd’hui on ne dit plus musique, on dit « son » !
Au cas ou vous douteriez encore que dans nos têtes, et de plus en plus, la musique ça ne coûte rien !

Pourtant on va faire en sorte que vous ayez à le payer ce son, et plutôt deux fois qu’une.

(à suivre demain)

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