Très longtemps, toute mon enfance en fait, j’ai eu sous les yeux (plutôt en hauteur en fait) une toute petite reproduction de ce tableau :

canotiers

La reproduction en question était accrochée dans le salon familial. Pendant longtemps il m’a intrigué : pourquoi tous ces gens étaient ils réunis ? Est-ce qu’on s’habillait vraiment comme ça avant ? Le petit chien appartient il à la jeune femme ? Que sont ils en train de manger ? Est-ce que tout le monde s’amusait comme ça à l’époque ? A quel endroit se trouvent ils ? Le monsieur derrière la jeune femme au chien est il son fiancé ? Est-ce chez eux ou dans un restaurant ? Pourquoi y a-t-il tant de verdure façon jungle tout autour de la terrasse ? Etc, etc.

Mes questions étaient muettes, j’inventais des réponses ou alors je n’en trouvais pas à inventer.

Petit à petit, à force de le voir tous les jours les questions se sont estompées. Elles ne réapparaissaient que par moments. Les personnages du tableau et le tableau lui-même s’est estompé lui aussi. Il s’est fondu dans le paysage, avec d’autres tableaux accrochés au mur, avec les murs eux-mêmes dont il a finit par faire partie, tandis que je grandissais et allait satisfaire ma curiosité au-delà des murs, de la maison, de la famille…

Plus tard, les objets familiaux ont été partagés et dispersés au gré des déménagements, des départs et des séparations. Je n’ai retrouvé ce petit tableau que bien plus tard dans la maison de mon père. C'était incongru de le voir accroché "ailleurs". Ce n’était plus la même chose, plus la même vie non plus, mais ce petit tableau existait toujours. Comme avant. Il continuait à me poser les mêmes questions auxquelles j’ai fini par penser que je préférais ne pas y répondre.
C’était plus amusant d’avoir à imaginer, à inventer une histoire, à laisser des points d’interrogations en suspens : « Mais à qui est ce petit chien ? ».

Et puis ce week end j’ai emmené des amis de la ville rose visiter l’exposition Phillips au musée du Luxembourg. Très belle expo soit dit en passant, si vous avez l’occasion d’aller la voir.
Et au détour d’une salle, il était là « Le Déjeuner des Canotiers » !
Bien mis en évidence, d’autant plus qu’il s’agit d’un grand tableau, surtout comparé à la toute petite reproduction de mon enfance.
Et c’est même un immense tableau !

Pas seulement parce qu’il est grand. Ni parce que c’est un véritable chef-d’œuvre, qui éclate et s’impose comme un feu d’artifice parmi d’autres peintures exposées qui sont pourtant merveilleuses (Sisley, Cézanne, Corot, Monet…). S’il n’y avait que ce seul tableau dans l’expo, ça vaudrait la peine d’aller le voir.

Cette toute petite reproduction est d’un seul coup devenue immense dès que je l’ai vue et reconnue en même temps. Non seulement parce qu’aucune reproduction ne saurait en rendre la beauté.
Mais surtout parce que tous mes souvenirs d’enfance, et mes questions sont revenues… d’un bloc. J’étais de nouveau un petit garçon –un autre et pourtant le même- étonné et fasciné. L’original signé Renoir n’a répondu à aucune de mes questions. Tout juste si j’ai appris que Renoir s’est mis en scène dans cette peinture (saurez vous le trouver ?).
Mais en la voyant, elle s’est remise à vivre de sa propre vie, à me parler, à m’enchanter et à me séduire.
D’un seul coup, les départs et séparations qui avaient recouvert la reproduction d’une fine couche de poussière sont partis. L’original et toute sa lumière a pris sa place.
Je l’ai regardé longtemps. Pour l’emmener avec moi dans ma mémoire neuve, avec le petit chien.

Un petit aperçu de l’expo