Dimanche soir, petit apéro entre amis. Les enfants ont mangé, ils jouent dans leur chambre avant d'aller se coucher. Les parents et moi nous attendons les retardataires, un verre de vin rouge –slurp- nous aide à patienter. Encore une famille qui vit avec la télé ouverte toute la journée. Bon, c'est comme ça hein ?!

Entre deux lampées de ce bon petit vin, je jette un œil à la télé. Malgré moi, je constate qu'il est difficile d'échapper à l'attraction du petit écran. C'est un reportage qu'on est en train de regarder tous les trois. C'est sur les soldes.
Mais pas n'importe quelles soldes !
Les soldes à Dubaï...

On y voit deux amies d'une cinquantaine d'années et un couple dans la quarantaine. Les deux amies ont des tronches à être abonnées aux fiches cuisine de Maïté, et inscrites au fan club de Julien Lepers. Le couple dirige une boite d'installation de piscine et visiblement ils nagent dans le fric : « on est venus dépenser quelques dizaines de milliers d'euros pour notre anniversaire » disent ils.

Les soldes à Dubaï…
Il paraît que la seule attraction de ce désert à pétrole ce sont les innombrables 'shopping mall' qui attirent des clients du monde entier en quête de soldes défiant toute concurrence.
Donc nos deux mamies sont venues jusque là, à la recherche du téléphone portable quasi gratuit, de fringues de luxe (y a pas ma taille se plaint une mamie qui s'étonne que Lagerfeld ne fasse pas des tailles 56 par centaines !) et de je ne sais quoi d'autre. Les téléphones portables sont au même prix que n'importe ou ailleurs, c'est juste qu'il n'y a pas de TVA. Les deux mamies –calculette en main- jugent ça pas intéressant.
Le couple lui, cherche des bijoux, des montres en or, parce qu'à Dubaï l'or c'est beaucoup moins cher qu'en France. Il paraît très déçu que le style de joaillerie du coin donne dans un orientalisme outrancié. Quoi ? Pas de design moderne et occidental, que du Mille Et Une Nuit Shéhérazadien à Dubaï?! Pouacre. Quant à la montre en or, malgré ses dizaines de milliers d'euros à dépenser, ces deux là sont tellement pingres que le piscinier du midi se rabat sur une montre d'occasion.

On voit les deux apprenties frimeuses de leur village gaulois errer de centre commercial à air conditionné en centre commercial toujours à air conditionné. Le couple de crétins en bocal, lui, fait les marchés de nuit. Et en plus il pleut sur Dubaï. Et puis à part ça : rien. C'est ça le village global ?

On interviewe les quatre dindons. Ils ne veulent pas l'avouer face caméra, mais on sent bien leur déception. Alors quoi ! C'est ça les soldes planétaires ? C'est ça le toujours moins cher libéral, l'abondance, la richesse, le toujours plus ?

A aucun moment on ne sent les mêmes se poser des questions sur les conditions nécessaires à pouvoir obtenir des soldes qui n'en sont plus. Si c'est pas moins cher que moins cher, comment ça se fait que ça peut pas être moins cher quand même ? Ont-ils l'air de se demander les imbéciles heureux.
Luxe ou pas luxe, le marchand lui ne va pas te vendre sans bénef' ducon !
Que ça soit des produits de luxe ou pas, la logique du moins cher à tout (petit) prix, les 4 fantastiques ils ne la mette pas en relation avec ses conséquences : production intensive dans des pays pas très net, exploitation des producteurs, conditions de travail des femmes, des hommes et des enfants déplorables, répartition inégale des profits, corruption, bakchichs et monopoles abusifs, collusions entre l'économique et le politique, gaspillage incontrôlé des ressources naturelles et humaines…

Les deux-mamies-nova et le couple-c'est-mon-choix-d'être-abrutis vont rentrer chez eux. Eux aussi ils vont regarder la télé en rentrant. Verser des larmes de crocodiles sur les prochains licenciements, ou la prochaine déloc', râler après les fonctionnaires, dire qu'on ne trouve plus de bon personnel dévoué maintenant, et trouver que Julien Courbet il fait quand même une bonne émission...

Ces braves Français ne veulent pas voir plus loin que le bout de leur porte monnaie, et du « y a toujours moins cher quelque part ». Qu'un objet produit n'importe où vaille un prix parce qu'il y a de la matière première et du travail dedans, ça ne signifie rien. Du moment que moi, mon petit moi sacré, je peux me l'offrir pour moins cher que le voisin.
C'est ça qui compte finalement.

L'illusion d'être moderne c'est d'aller toujours plus vite, d'être partout à la fois, d'enchaîner les actes les plus inutiles les uns derrière les autres, de ne pas avoir de mémoire, et pas d'autres désirs que ceux que nous dictent les mentalités de boutiquiers qui prennent le pouvoir aujourd'hui.
Ce qu'on peut comprendre de la part de gamins, ou d'adolescents en quête d'identification et de modèles il faut aujourd'hui apprendre à l'admettre de la part de gens qui auraient l'âge d'être nos parents, au moins nos aînés. On peut attendre à ce que ça ne s'arrange pas, les "seniors" (encore un terme marketing) étant un créneau aussi prometteur que celui des "gays" en matière de pouvoir d'achat.

Les deux copines à deux neurones espèrent bien aller cher leur coiffeur en Armani ou Gucci, et faire rager Mme Michu à l'heure du thé. Voyez comment l'argent pas cher a fait de nous des gens si subtilement supérieurs !
L'homme poisson espère bien faire bonne impression auprès de ses riches clients sur
la Côte en arborant le signe distinctif de sa Rolex, même d'occase. Moi aussi je l'ai ma Rolex, je fais partie de la caste à Rolex alors ?

Mais là, à force de chercher le toujours moins cher, à l'arrivée, ils rentrent avec que dalle, en ayant dépensé le prix du voyage et de leur séjour à Dubaï. Pour des soldes, c'est des belles soldes.

Bien fait !

Bon maintenant j'irai bien jouer avec les enfants moi !

 

Mieux connu aujourd'hui sous son pseudonyme (Blutch), Christian Hincker suit d'abord des études artistiques à Strasbourg. Il fait ensuite ses débuts dans le magazine Fluide Glacial, avec la série 'Waldo's Bar'. Parmi ses autres publications, citons 'Mademoiselle Sunnymoon', 'La Lettre américaine', 'Mitchum' et 'Péplum'. Son noir et blanc expressionniste a d'ores et déjà élevé Blutch au rang des membres les plus éminents de la nouvelle bande dessinée française.