Samedi dernier.

Grande réunion de famille. Ces réunions, avant c'était mes grands-parents qui les organisaient. Tout le monde s'y retrouvait, leurs enfants, leurs époux et épouses, les petits-enfants, c'est-à-dire moi et mes cousins, quelques amis. Beaucoup de monde, les enfants du baby-boom quoi !

 

Le temps est passé par là, assez pour que le temps de mes grands-parents ne prenne la fuite avec eux. Pendant un moment leurs enfants ont pris le relais. Enfin pas tous. Les filles le plus souvent, l'esprit de famille en quelque sorte.

Aujourd'hui le temps passe pour eux aussi. C'est nous - les petits-enfants devenus grands- maintenant qui commençons à prendre le relais. Enfin nous… Les filles le plus souvent… L'esprit de famille toujours.

 

Alors ce soir nous nous retrouvons tous. S. a trouvé une grande salle, qui permet de rassembler tout le monde. On est si nombreux que j'ai renoncé à tenir le compte. C'est que ça devient compliqué.

Mes grands-parents se sont rencontrés à 14 ans et puis ils ne se sont plus jamais quittés, ils se sont mariés, ont eu des enfants au moment ou le monde entier envoyait les siens à la boucherie et à la folie collective.

Leurs enfants aussi se sont mariés, au moment ou les pavés volaient bas, les CRS frappaient fort, et ou la libération des mœurs bottait le cul du général De Gaulle jusqu'à Colombey les Deux Eglises. De ce bon usage de la libération des mœurs, nos parents ont usé sans modération. Ce soir, il n'y a plus là qu'un seul couple de nos aînés composé de ses deux parties initiales.

Et puis nous. Encore plus nombreux. La queue du baby-boom si je puis me permettre cette image. Mes cousins, cousines et moi. Nés d'unions diverses, renouvelées, recommençées, écourtées, égarées… autant d'histoires diverses et particulières. Singulières aussi.

 

La salle est trop grande pour nous. De petites grappes se sont constituées au hasard des discussions des uns avec les autres. Chacun est venu en apportant de quoi manger et boire. Bien plus qu'il n'en faut, comme le veut notre tradition familiale. La soirée cherche l'esprit de leurs fondateurs, de deux personnes qui se sont rencontrées à 14 ans pour ne plus se quitter. La musique peine à amener ce petit monde sur la piste. Trop d'écarts entre les rocks de Bill Haley et le R'n'B de Destiny Childs. La mayonnaise ne prend pas.

 

Finalement cette salle n'est pas assez grande. Pas assez grande pour contenir toutes nos histoires. Pas assez grande pour contenir les fantômes invoqués par le petit billet que lisent nos mères pour nous remercier de cette soirée. Les moitiés de couples qui ne sont pas venues, celles qui ne pourront plus jamais venir, leurs enfants aussi, mes cousins qui n'ont pas pu ou pas voulu être là. Tous ceux là occupent trop d'espace pour que les présents puissent le remplir de rires et de plaisirs partagés.

En fait, rien n'a été réglé avec tous ces fantômes. Il n'y a pas eu de renaissance. Juste des couches, des strates, des couvertures entassées par-dessus des histoires qui n'ont pas encore trouvé leurs fins, avec les fantômes tout en dessous.

Je regarde les enfants s'amuser. Ce sont les nôtres maintenant, les enfants des cousins. Ils jouent, se chamaillent, rient, se disputent comme tous les gamins. Comme nous avant eux. Ils ont l'air de vivre cette soirée comme nous le faisions au même âge. Nos fantômes ne sont pas encore les leurs.

 

Je pense à ceux qui aimeraient vivre une soirée en famille, ceux qui n'ont pas cette chance de savoir à quoi ça ressemble. Ils ne verraient certainement pas les mêmes choses que moi. Pas du même œil en tout cas. Moi aussi je cherche ces fantômes, pas pour les garder mais pour qu'ils s'en aillent enfin et laissent la place aux vivants.


La soirée se termine, il faut songer à rentrer… Décidemment, je ne tiens jamais autant à l'esprit de famille que quand je suis à distance de la mienne.

 

La Famille Adams.